Le pigeon dans son passe – Karel Wegge 10
29 octobre 2025 Par admin

Le pigeon dans son passé – Karel Wegge (10)

Le pigeon dans son passe – Karel Wegge 10

Il n’existe malheureusement pas de photographies de Karel Wegge, ni de son colombier ou de ses pigeons. Tout ce que nous pouvons montrer, c’est une image du lieu où se trouvait jadis le moulin de Wegge. De cet emplacement, le colombophile avait une vue dégagée sur la ville de Lierre, ce qui lui permettait d’apercevoir ses pigeons de très loin.

Parmi les anciens champions belges considérés comme les fondateurs du pigeon voyageur moderne, Karel Wegge est sans doute l’un des plus célèbres — sinon le seul à être véritablement passé à la postérité et à représenter encore aujourd’hui une figure marquante pour les anciens amateurs. Hélas, comme nous l’avons déjà évoqué, la légende dépasse souvent la réalité. Tel est le cas de Karel Wegge, dont la gloire et la renommée ne furent reconnues que bien des années après sa mort, en grande partie grâce à l’habileté publicitaire de Félix Gigot, rédacteur en chef du Martinet, premier journal colombophile à avoir organisé régulièrement des ventes publiques.

La tradition orale et l’exagération populaire ont fait le reste. Cinquante ans après la mort du champion lierrois, on pouvait encore lire, dans les catalogues de ventes, des mentions faisant référence aux fameux « purs Wegge ». C’est pourquoi nous souhaitons, avant tout, rappeler la légende pour mieux en dégager la réalité. Si des Dardenne, Hansenne ou Dedoyard furent d’authentiques champions de leur vivant en terre liégeoise, Karel Wegge, lui, obtint sa part de gloire dans sa ville natale de Lierre.

On le surnomma même le « Roi des Flandres », tant ses résultats surpassaient ceux de la concurrence régionale. Le meunier de Lierre semblait posséder, outre un sens aigu de l’observation, quelques « secrets » qui lui donnaient un quart de siècle d’avance sur ses rivaux. Il aurait notamment pratiqué une forme primitive de veuvage, à une époque où ce système était déjà répandu chez les champions liégeois et verviétois, mais encore peu connu dans la région anversoise. Sa colonie comptait d’ailleurs suffisamment de sujets pour engager de nombreux mâles en concours.

Quelques femelles étaient également jouées, dont la célèbre Windhoos (« Tornade »), qui remportait régulièrement des prix de tête. Mais sur dix pigeons engagés, huit étaient des mâles. Plusieurs témoins, dont un employé du moulin Wegge, ont rapporté une pratique singulière pour l’époque : le pigeon ayant remporté un premier prix le dimanche était placé en volière le lundi, pour le préparer au concours suivant, avec pour seule explication que « cela lui faisait du bien d’y rester ».

Wegge était un infatigable chercheur de bons pigeons afin de maintenir sa colonie à un haut niveau. Convaincu que la race anversoise était la meilleure — idée que les faits contrediront plus tard —, il n’hésitait pas à payer des sommes considérables pour acquérir des sujets présentant les caractéristiques de sa propre « race ». C’est ainsi qu’il acheta, à prix d’or, des pigeons renommés tels que le Noir Velours de Ward Caenen ou la fameuse Reine de Vluymans.

Rien ne pouvait détourner le Lierrois de ses convictions. À plusieurs reprises, il tenta d’acheter un excellent pigeon à l’un de ses principaux rivaux, sans succès. Un hiver, alors que ce dernier était malade et dans le besoin, Wegge renouvela son offre et finit par obtenir le pigeon tant convoité contre une forte somme. Il déboursa également des montants importants pour acquérir d’excellents sujets chez Ulens et chez Vekemans.

La légende populaire attribue à Wegge une grande « science » de la colombophilie, reconnue par ses contemporains. On raconte qu’un jour, n’ayant pu acheter un pigeon, il parvint à le louer pour obtenir un couple d’œufs, à condition que l’oiseau n’ait pas encore reproduit. Après examen, Wegge rendit le pigeon à son propriétaire en déclarant qu’il avait déjà élevé — ce qui s’avéra exact. Une autre fois, un ami nommé Frans lui demanda d’examiner les 18 pigeons qu’il allait enloger. Wegge inspecta le premier, se dirigea vers la porte et le lâcha aussitôt, déclarant simplement : « Si tu enloges encore un pigeon pareil, notre amitié est terminée ! » Le pigeon, placé à l’élevage, devint par la suite le meilleur reproducteur de la carrière de Frans.

Wegge entraînait également ses pigeons de fond à boire en plaçant leur panier sur la berge de la Nete, leur permettant de s’abreuver à l’eau pure du fleuve avant les concours — une méthode ingénieuse pour leur éviter de perdre du temps en route. Célibataire, Karel Wegge consacrait tout son temps à l’observation et à la préparation de ses pigeons. L’un de ses « secrets » consistait à utiliser une tisane à base de racine de gentiane, réputée pour ses vertus digestives et tonifiantes.

Jules Janssens, premier président de la Fédération Colombophile Belge, doit en grande partie ses succès dans les concours de grand fond aux Wegge ou aux croisements Wegge–Van Schingen réalisés de main de maître par le meunier de Lierre. Les Wegge s’accordaient aussi très bien avec d’autres lignées, notamment les Grooters, dont les croisements contribuèrent à la formation des célèbres Bekeman, eux-mêmes à l’origine des lignées Bricoux et Duray.

Le couple de base de la colonie Wegge était composé de la « Vieille Bleue productrice » de chez Schewijck (origine inconnue), accouplée soit au « Petit Noir », soit au « Rouge ». Du Petit Noir et de la Vieille Bleue naquit le célèbre Bleu Vendôme, d’abord placé à l’élevage, puis entraîné en 1895. Cette même année, il remporta quatre premiers prix, dont le 1er national de Vendôme, avec une avance de trente minutes sur le deuxième par vent de nord-est.

La lignée du Vendôme fut ensuite croisée avec des Vekemans, donnant naissance à d’excellents fonciers, comme la femelle pâle victorieuse sur Bilbao (1.000 km), ou la vieille écaillée, classée 3e sur la même étape, 3e à Auch (800 km), 4e à Bayonne (960 km) et 17e à Tolosa (1.080 km).

À la fin de sa vie, alors qu’il était cloué au lit par la maladie, Wegge répondit à ceux qui lui demandaient s’il fallait continuer à jouer ses pigeons : « Vendez-les tous ! Vous ne sauriez les jouer correctement, car vous n’y connaissez absolument rien ! » C’est sur cette phrase qu’il termina sa vie — et que débuta sa légende.

Au-delà du mythe, la réalité est toute autre.
Karel Wegge (1848-1896) resta un amateur assez ordinaire jusqu’en 1880. Il avait pour habitude d’acheter des pigeons un peu partout, mais n’hésitait pas à liquider toute sa colonie lorsque les résultats n’étaient pas au rendez-vous. En 1882, il fit la connaissance d’un certain Welles, éleveur de chevaux et colombophile, qui l’autorisa à visiter son pigeonnier au-dessus des écuries. Wegge y remarqua plusieurs pigeons égarés, couverts de contre-marques (les bagues en caoutchouc n’existaient pas encore). Deux mâles aux yeux gris, à la tête ronde, au bec court, aux ailes puissantes mais au corps compact, rejoignirent alors le colombier du moulin du Hoogveldweg à Lierre.

Les croisements avec sa propre lignée portèrent rapidement leurs fruits : au concours de Libourne organisé par le Zoo d’Anvers (800 km), en 1885, sur vingt pigeons revenus le jour même, huit appartenaient à Wegge. Vers 1888 ou 1889, il introduisit encore un magnifique mâle pâle, acquis auprès d’un certain Beulens de Berlaar. Ce pigeon, réfugié là depuis plusieurs semaines, portait des contre-marques de Bordeaux, Lisbonne (1.900 km) et Bilbao — il rappelait davantage le type liégeois que l’anversois. Enfin, Wegge acheta un court-bec liégeois chez Médard Van den Eynde pour 40 francs-or.

L’adjonction des pigeons Ulens via Vekemans dans les années 1890 ne fait aucun doute, mais l’analyse de sa colonie montre qu’elle reposait surtout sur des caractéristiques proches du pigeon liégeois : plus endurant et plus résistant que le gros-bec anversois. Les descriptions des pigeons Wegge issus des premiers croisements Ulens–Vekemans confirment cette tendance. Le Vendôme en est la parfaite illustration : gabarit moyen, muscles puissants et rebondis, ailes longues, bec court et large, yeux gris sans bordure.

Wegge fut-il réellement le grand champion qu’on a décrit des décennies plus tard ?
Un indice éclaire la vérité : son décès. Il mourut le 27 octobre 1896. S’il avait été reconnu comme un champion incontesté, la presse spécialisée lui aurait consacré de longs hommages. Or, seul un journal local mentionna sa mort, en deux lignes, sans le moindre commentaire. On peut donc raisonnablement penser que le « Roi des Flandres » n’avait pas eu un règne aussi glorieux que le prétend la légende. Une habile et tenace publicité posthume fit de lui ce que l’histoire retient aujourd’hui : un mythe de la colombophilie belge.


[ Source: Article édité par Revue PIGEON RIT ] 

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