La navigation du pigeon voyageur. (1)

L’orientation du pigeon voyageur
Depuis mes derniers articles sur l’avancement des recherches concernant l’orientation du pigeon voyageur, de nombreux travaux scientifiques ont été publiés sur le sujet. Il est pratiquement impossible pour une seule personne de tout analyser, surtout si elle ne s’intéresse pas de près à ce domaine.
Heureusement, j’ai été quelque peu aidé par la parution — dans le même périodique, puis sous la forme du livre Navigation — de trente-trois rapports, dont cinq consacrés aux pigeons voyageurs, rédigés par des spécialistes venus de différents horizons. Ces publications, réalisées à l’invitation d’un éditeur également impliqué dans ce domaine, ne rapportent pas de nouvelles expériences, mais proposent plutôt des réflexions approfondies sur l’un des plus grands mystères de la biologie.
Avant d’aller plus loin, il est utile de clarifier le terme navigation, qui va au-delà de la simple orientation.
Dans la pratique, on parle couramment d’orientation lorsqu’un pigeon rentre au colombier après un concours. En réalité, il s’agit bien de navigation, un concept plus complexe. Le pigeon voyageur est capable de retrouver son colombier (phénomène de homing) lorsqu’il est lâché d’un lieu inconnu, même sans avoir pu recueillir la moindre information pendant le transport.
Il doit alors résoudre deux problèmes essentiels :
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Déterminer sa position géographique, c’est-à-dire localiser sa place par rapport à son colombier sur une sorte de carte mentale. C’est la composante « cartographique » de la navigation.
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Choisir la direction à suivre, autrement dit utiliser un compas interne pour rejoindre le colombier.
La grande question est donc de savoir comment le pigeon parvient à ces exploits et quels organes sensoriels sont impliqués. Trois théories principales dominent encore aujourd’hui :
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la théorie visuelle,
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la théorie magnétique,
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la théorie olfactive,
selon la nature des signaux perçus — lumineux, magnétiques ou odorants.
Bien que la navigation visuelle ait été la première étudiée, je commencerai ici par la navigation magnétique, car c’est celle qui a suscité le plus grand nombre de recherches ces dernières décennies.
Tout commença en 1971, lorsque W.T. Keeton publia les résultats de ses expériences sur des pigeons soumis à des manipulations magnétiques (des aimants fixés sur le dos ou la tête) ou lâchés dans des zones présentant des perturbations magnétiques. Il conclut que, même en l’absence de lumière solaire, les pigeons parvenaient à s’orienter grâce à un mode de repérage magnétique.
Cet enthousiasme scientifique fit rapidement le tour du monde, entraînant de nouvelles expérimentations dans de nombreux laboratoires. La théorie magnétique prit alors une ampleur considérable, au point de convaincre même les non-scientifiques qu’elle constituait la solution au mystère de l’orientation.
Ainsi, à la veille du concours de Cahors du 15 juin 1991, plusieurs météorologues et responsables de la RFCB prédirent une véritable catastrophe, invoquant des tempêtes magnétiques dues à de fortes éruptions solaires censées désorienter les pigeons. Rien de tout cela ne se produisit : le concours se déroula normalement.
Déjà à cette époque, dans De Duif du 23 décembre 1987, j’avais mis en garde contre les conclusions hâtives et souligné les faiblesses de la théorie magnétique.
Les fameux cristaux de magnétite, supposés être les récepteurs des signaux magnétiques terrestres, n’ont d’ailleurs jamais pu être démontrés chez le pigeon.
De plus, les différences observées entre les résultats d’expériences similaires réalisées dans divers laboratoires s’expliquent probablement par la diversité des origines des pigeons, la construction des pigeonniers ou encore les méthodes de préparation employées. Plusieurs tentatives de reproduction des expériences de Keeton ont également échoué.
L’étude de B.R. Moore (1988) fut particulièrement marquante. Après avoir examiné les documents laissés par Keeton (décédé en 1980), il conclut que ce dernier lui-même n’avait pu reproduire les résultats initiaux.
Il n’est donc pas étonnant qu’à cette époque j’aie exprimé une position sceptique vis-à-vis de la théorie magnétique, ce qui suscita une réaction amicale mais critique de la part du chercheur allemand R. Wiltschko, qui me reprocha d’avoir une vision « trop négative ».
Quelques années plus tard, de nouveaux éléments ont ravivé le débat.
R. Wiltschko m’a personnellement indiqué que l’étude de Moore avait été mal interprétée : selon lui, les pigeons portant des aimants étaient bien désorientés, comme dans les premières expériences de Keeton, mais dans les essais ultérieurs, même les pigeons témoins sans aimant l’étaient également, ce qui rendait les conclusions incertaines.
Autrement dit, le mystère restait entier.
L’équipe des Wiltschko a poursuivi ses recherches avec rigueur et optimisme, publiant notamment Magnetic Orientation in Animals (1995) puis deux articles dans Navigation (1996). Malgré la richesse de leurs travaux, la solution demeure encore incomplète.
Certains chercheurs, comme K.P. Able ou C. Walcott (États-Unis), partagent en partie leurs conclusions, admettant l’existence d’un compas magnétique chez les oiseaux migrateurs et les pigeons, mais soulignent aussi les incohérences observées d’une étude à l’autre.
Fait notable, les Wiltschko ont depuis nuancé leur position :
« Les performances de retour au colombier des pigeons sont à peine influencées par les manipulations magnétiques, ce qui suggère que la solution magnétique n’est pas essentielle pour leur navigation. »
Ils reconnaissent également que les pigeons jeunes et inexpérimentés utilisent d’abord un compas magnétique avant de privilégier le compas solaire.
Quant aux récepteurs magnétiques eux-mêmes, leur existence reste incertaine. Les cristaux de magnétite, un temps soupçonnés de jouer ce rôle, ont été retrouvés chez d’autres animaux domestiques, mais leur fonction magnétoréceptrice a depuis été remise en cause. Déjà en 1989, Kirschvink avait conclu que les matériaux observés ne pouvaient être de la véritable magnétite.
Les publications des Wiltschko m’ont permis de clarifier ma position : prudente, mais ouverte aux nouvelles découvertes.
Cependant, il est regrettable de voir que certaines entreprises exploitent encore le flou scientifique pour commercialiser des appareils prétendument capables de « stimuler l’orientation » des pigeons.
Un exemple frappant : un appareil allemand vendu environ 495,79 euros, présenté comme un « stimulateur d’orientation ». Selon la publicité, il améliorerait l’orientation, augmenterait la vitesse de vol et rendrait les pigeons insensibles aux perturbations magnétiques terrestres. Il suffirait d’y introduire la tête du pigeon pour stimuler certains nerfs censés réagir aux champs magnétiques.
Mais aucune illustration ni preuve scientifique ne vient appuyer ces allégations.
Heureusement, nous ne sommes plus dans les années 1980, à l’époque de l’euphorie autour des cristaux de magnétite !
Prof. Van Grembergen
(À suivre)
Notices :
La navigation du pigeon voyageur repose sur deux mécanismes fondamentaux :
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La détermination de la position géographique, ou « carte mentale », permettant au pigeon de se situer par rapport à son colombier.
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Le choix de la direction à suivre, ou « compas ».
Ces dernières années, la théorie de l’orientation magnétique a été sérieusement remise en question. Les fameux cristaux de magnétite, supposés se trouver dans le cou ou la tête des pigeons, n’ont jamais été confirmés scientifiquement.
Quant au « stimulateur d’orientation » (prix : 495,79 euros), il s’agit d’un appareil dans lequel on introduit la tête du pigeon, censé améliorer son sens de l’orientation et le rendre insensible aux perturbations magnétiques.
On aura décidément tout vu dans le monde de la colombophilie !
[ Source: Article édité par Prof. Dr. G. Van Grembergen – Revue PIGEON RIT ]
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L’orientation du Pigeon Voyageur. Etat actuel des connaissances – 1
L’orientation du Pigeon Voyageur. Etat actuel des connaissances – 2

