Pigeon Voyageur : Ralentir la Mue, Gouttes, Performances et Réalité des Concours Modernes

Le pigeon voyageur, cet athlète ailé que l’on admire depuis des générations, se retrouve aujourd’hui au cœur d’un débat qui divise profondément le monde colombophile. Tous les amateurs qui jouent régulièrement en fin de saison connaissent cette vérité dérangeante : un jeune pigeon voyageur qui remporte des prix de tête en août ou septembre sans être traité par des gouttes relève presque du miracle. Dans les concours modernes, les performances exceptionnelles semblent désormais réservées aux pigeons soumis à ces protocoles de “ralentissement de la mue”. Un amateur qui observe un jeune voler six fois en tête sans une goutte d’aide peut dire fièrement : « Si celui-là n’est pas un bon, alors qui l’est ? ».
Et pourtant, ces situations deviennent rarissimes. Depuis quelques années, les colombophiles avertis qui utilisent des gouttes de façon programmée dominent les classements. Ceux qui refusent ou hésitent se retrouvent rapidement dépassés, incapables de rivaliser en fin d’été. Le pigeon voyageur qui mue naturellement en juillet perd son manteau, son aérodynamisme, sa vitesse et sa constance. En face, les jeunes dont la mue est freinée arrivent impeccablement emplumés, frais et compétitifs au moment où les autres déclinent.
Dans le passé, j’étais réputé pour mes résultats avec les jeunes. Mais les dernières saisons ont mis en lumière un problème majeur : avec mon système d’autrefois, je ne parviens plus à me classer correctement en août et en septembre. Il faut le dire, en colombophilie, la stagnation n’existe pas : si un amateur ne progresse pas, il recule. Et pourtant, toutes les évolutions ne sont pas positives. Certaines vont même à l’encontre de la nature, du bon sens, et peut-être du respect que nous devons au pigeon voyageur.
Une dérive progressive dans la préparation du pigeon voyageur
L’évolution du sport colombophile a mené à des pratiques de plus en plus poussées. Là où autrefois l’amateur observait, analysait, entraînait et améliorait la forme par la gestion naturelle du colombier, aujourd’hui beaucoup cherchent des “raccourcis” médicamenteux. La manière dont les spécialistes préparent leurs jeunes pigeons voyageurs pour les concours tardifs est devenue, à mon sens, problématique. On a franchi une ligne. Il ne s’agit plus de “préparer un jeune”, mais de contourner sa biologie naturelle.
Car il faut le rappeler : la mue est un processus vital, inscrit dans l’horloge interne de chaque pigeon voyageur. La freiner artificiellement peut produire des résultats visuels et sportifs impressionnants… mais à quel prix ?
De nombreux amateurs se sentent démunis. Ils expliquent qu’il leur est impossible de rivaliser avec les utilisateurs de gouttes. Certains envisagent même d’abandonner le sport colombophile. Et je les comprends. Les autres — moi compris — finissent par se présenter chez le vétérinaire, la mort dans l’âme, pour acheter ces fameuses gouttes.
Il est triste de l’avouer, mais le pigeon voyageur non traité n’a quasiment aucune chance de se maintenir au niveau élite durant les concours de fin de saison. C’est une réalité brute, inévitable, difficile à accepter, mais incontournable dans le sport moderne.
Mes essais sur le pigeon voyageur : Ledercort, Kenacort et gouttes vétérinaires
Depuis longtemps, dans les coulisses des colombiers, on discute de produits tels que Ledercort et Kenacort, utilisés pour freiner la mue. Certains amateurs ne s’en cachent même plus. Souhaitant savoir ce qu’il en était réellement, j’ai réalisé un test dans une station d’élevage, il y a quelques années. Et les résultats furent catastrophiques.
Les jeunes pigeons voyageurs traités avaient :
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un emplumement irrégulier, incohérent, parfois déformé,
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une croissance nettement réduite,
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des signes de faiblesse générale,
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et même, hélas, certaines pertes au nid.
Comment peut-on imaginer qu’un tel traitement soit sans risques ? Après cette expérience, ma conclusion fut sans appel :
Ledercort et Kenacort sont dangereux pour le pigeon voyageur et ne devraient jamais être utilisés dans le sport.
Aujourd’hui, certains vétérinaires préparent cependant des gouttes ophtalmiques “moins toxiques”, disant qu’elles ont la même action inhibitrice sur la mue. Je reste sceptique. Mais puisque la majorité s’y tourne, j’ai décidé de tester, avec prudence et méfiance.
J’ai sélectionné trois jeunes femelles pigeon voyageur prometteuses mais pas mes meilleures. Si un amateur veut tester un produit, il doit le faire sur de bons sujets, pas sur des pigeons médiocres. Un mauvais pigeon reste mauvais, gouttes ou pas.
Protocole appliqué aux trois jeunes pigeons voyageurs
De mi-mai à fin mai
→ 1 application par semaine.
Fin mai jusqu’à Bourges (début août)
→ 2 applications par semaine.
Entre Bourges (3 août) et La Souterraine (31 août)
→ 3 applications par semaine.
Ces femelles ont été jouées sans interruption durant toute la saison, du mois de mai jusqu’à la fin août. Elles ont enchaîné :
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plusieurs épreuves de vitesse,
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sept concours de demi-fond,
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Bourges,
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Argenton,
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La Souterraine.
Elles étaient engagées chaque semaine, sans repos, et malgré cette intensité, leur plumage restait impeccable. Lors de l’enlogement pour La Souterraine, elles n’avaient mué que trois pennes. Les petites plumes de couverture étaient toujours en place. On aurait dit des jeunes d’un mois plus tôt dans la saison.
Sans gouttes, un pigeon voyageur perd son manteau de plumes dès la mi-juillet. Avec gouttes, il vole encore “neuf” à la fin août.
Elles furent jouées toute l’année en semi-veuvage, sans nid, sans interruption. Et elles se sont classées correctement.
Après l’arrêt des gouttes : la mue explosive
Fin août, j’ai stoppé tout traitement. Quelques jours plus tard, une mue fulgurante s’est enclenchée.
Actuellement, à la mi-novembre, la mue lourde est terminée. Elles sont encore sur deux pennes, mais ces dernières tomberont probablement avant l’hiver. Les femelles semblent en pleine forme.
C’est un point crucial :
→ la mue, bien que retardée, s’est déroulée normalement une fois libérée.
La question qui se pose désormais est la suivante :
Le ralentissement de la mue compromet-il la carrière future du pigeon voyageur ?
Je l’ignore encore, mais j’aurai une réponse certaine après la saison prochaine.
Une conclusion… mais pas une solution
L’année prochaine, je traiterai probablement une dizaine de jeunes. Contre mon gré, oui, mais si je veux rester compétitif, je ne vois pas d’autre choix. Jusque fin juillet, on peut très bien défendre ses positions avec un système traditionnel. Mais dès août, ce sont les pigeons voyageurs au plumage “bloqué” qui dominent. Et ils dominent sévèrement.
Il existe peut-être des méthodes plus efficaces encore que les gouttes, mais je ne les connais pas. L’avenir dira si mes trois femelles confirmeront leurs performances ou si elles auront été abîmées par ce processus peu naturel.
Le dilemme éthique dans le sport du pigeon voyageur
Ce qui me dérange profondément, ce n’est pas seulement la méthode, mais ce qu’elle implique. Pour traiter une colonie de 60 à 100 jeunes pigeons voyageurs deux à trois fois par semaine, il faut :
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du temps,
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de la patience,
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de la précision,
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et une force de volonté presque surhumaine.
C’est une corvée. Une énorme charge de travail. Et pour beaucoup, c’est un non-sens.
Pour moi, le sport colombophile a perdu une partie de son charme. Le côté naturel, équilibré, respectueux, a disparu. On suit la masse, mais le revers de la médaille est laid.
Le pigeon voyageur : un athlète avant d’être un outil de compétition
Ralentir volontairement la mue revient à interférer avec l’horloge biologique du pigeon voyageur. Les pigeons sont des animaux sensibles, dotés d’un métabolisme précis, rodé, perfectionné par des millions d’années d’évolution. Retarder la mue est un acte lourd.
Est-ce qu’un pigeon voyageur peut encore développer son plein potentiel après un tel traitement ?
Peut-être. Peut-être pas.
Je ne suis pas certain que cette voie soit durable pour la qualité génétique de nos colonies.
À force de jouer contre la nature, le risque est de voir apparaître des lignées dépendantes de ce type de manipulation. On ne sélectionne plus des pigeons capables d’encaisser une saison complète, mais des pigeons capables de supporter des gouttes. Et ce glissement me semble dangereux pour l’avenir du pigeon voyageur.
La concurrence moderne et la pression des résultats
Le sport colombophile est devenu extrêmement compétitif. Les amateurs sont confrontés à une pression colossale :
— Celle du classement.
— Celle des réputations à tenir.
— Celle de la comparaison permanente.
— Celle des réseaux sociaux et des plateformes de résultats en temps réel.
Un jeune pigeon voyageur qui vole mal en août se retrouve aussitôt catalogué comme “mauvais”. Pourtant, ce n’est pas vrai : s’il mue naturellement, il est simplement handicapé au mauvais moment.
Cette pression pousse les amateurs à adopter les gouttes, parfois à contrecœur. La logique sportive l’exige, mais la logique éthique la contredit.
Freiner la mue : une technique, un risque, un choix personnel
Freiner la mue peut offrir un avantage décisif pour les concours tardifs. Les pigeons restent beaux, ronds, fermes, rapides, stables. Ils gagnent. Mais un avantage obtenu contre-nature n’est-il pas une victoire vide ?
Je me retrouve donc face à un dilemme que beaucoup d’entre vous connaissent :
👉 gagner avec des moyens artificiels ?
👉 ou rester fidèle à une approche traditionnelle, au risque de perdre ?
La vérité est qu’aujourd’hui, pour rester dans le peloton de tête, il faut jouer avec les règles réelles du sport — et pas seulement avec ses règles officielles.
Le futur du pigeon voyageur : un espoir ?
Peut-être que la communauté colombophile finira par comprendre que la santé globale du pigeon voyageur doit primer sur la recherche d’un plumage figé. Peut-être qu’un retour aux méthodes naturelles verra le jour. Peut-être aussi que des solutions naturelles pour optimiser la mue seront développées.
Mais pour l’instant, la réalité est dure et simple :
🔹 Sans gouttes, un jeune pigeon voyageur n’a presque aucune chance en fin de saison.
🔹 Avec gouttes, il reste compétitif, mais au prix d’un compromis éthique et biologique.
🔹 Et l’amateur se retrouve coincé entre ces deux vérités.
Conclusion : un choix difficile mais inévitable
Je n’aime pas cette méthode. Je ne l’ai jamais aimée. Elle va à l’encontre de ce que je considère comme le vrai sport, celui où le pigeon voyageur démontre sa valeur naturelle.
Mais si je veux rester dans le coup, je n’ai pas le choix.
Le sport a changé.
Les règles invisibles ont changé.
Les résultats suivent cette évolution.
Je continuerai donc à avancer, mais sans jamais oublier que le pigeon voyageur n’est pas une machine à résultats. C’est un animal noble, extraordinaire, qui mérite le respect. Et si un jour le sport retrouve sa beauté naturelle, j’en serai heureux.
[ Source: Article édité par M. André Roodhooft – Revue PIGEON RIT ]
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