Pigeon voyageur : l’évolution et la sélection selon la main du colombophile

Débutant :
J’ai lu récemment, dans un ouvrage traitant de l’évolution des espèces, que cette évolution pouvait être considérée comme arrivée à son terme. Cela signifierait que les hommes et les animaux existants conserveraient désormais leurs caractéristiques, après avoir évolué pendant des millions d’années pour atteindre leur forme actuelle. Ils resteraient donc tels qu’ils sont.
Victor :
Et, naturellement, tu as pensé à nos pigeons…
Débutant :
Oui, exactement. Je me suis demandé si tous nos efforts pour améliorer — c’est-à-dire “changer” — nos pigeons voyageurs servaient réellement à quelque chose.
Victor :
Avant tout, laisse-moi te rappeler ce que je t’ai déjà souvent dit : la seule vraie science consiste à apprendre à se connaître soi-même. Car sans contrôle de nos propres “déviations” issues d’une pensée trop conditionnée, il nous est impossible d’approcher la vérité.
Or, puisque nous sommes limités dans le temps et conditionnés par notre relation à celui-ci, nous ne pouvons observer l’évolution des espèces, qui s’opère à l’échelle de centaines de millénaires. Il est donc erroné d’affirmer que l’évolution est arrivée à son terme.
Débutant :
Et pourtant, tu m’as dit un jour que la valeur d’une race dépendait avant tout de la main du colombophile et de la rigueur de sa sélection.
Victor :
Oui, mais attention ! Il existe une différence fondamentale entre l’évolution naturelle — celle qui résulte de la sélection naturelle et de l’adaptation au milieu — et l’évolution guidée par la main de l’homme.
L’évolution sans intervention humaine a commencé chez les oiseaux il y a environ 150 millions d’années. C’est un processus trop lent pour être perceptible à l’échelle d’une vie humaine. En revanche, l’évolution du pigeon voyageur, elle, se mesure bel et bien grâce à deux critères essentiels : la sélection par la main du colombophile et la sélection par le panier.
Débutant :
Je comprends. Mais selon toi, à quoi ressemblera le pigeon du futur, soumis à cette double sélection ?
Victor :
Prenons un exemple concret. Trois grands champions, spécialisés chacun dans un domaine précis — le fond, le demi-fond et la vitesse — ont réussi, au fil des années, à “modeler” leurs pigeons pour atteindre un rendement maximal.
Considérons, par exemple, le petit colombier du champion flandrien Robert Willequet de Kwaremont, dont j’ai récemment revu les pigeons.
Je dois dire d’emblée que ce champion est le parfait prototype du colombophile calme, patient et observateur. Il conduit sa colonie avec une maîtrise remarquable, sans se laisser influencer par les théories à la mode.
Débutant :
Et comment sont ses pigeons ?
Victor :
À mon avis, il est parvenu, par une sélection rigoureuse de ses reproducteurs, à créer le pigeon de fond idéal — un pigeon capable de briller également dans le demi-fond. Ses résultats en témoignent : sur Dourdan, il a réalisé neuf prix sur neuf engagés, dont les trois premiers !
Voici les principales caractéristiques de ses pigeons : un gabarit moyen donnant une impression de légèreté, une ossature solide et allongée, une souplesse d’aile exceptionnelle, une aile épaisse au toucher mais bien proportionnée, avec une arrière-aile fournie et un plumage d’une soyeuse finesse.
La tête est petite, calme, dénotant une intelligence posée ; le nez est effacé et les yeux, vifs mais sereins, reflètent un tempérament équilibré. À cela s’ajoutent une musculature souple et rebondie, une respiration imperceptible, et une langue reposée au creux d’un bec pâle et finement coloré.
Débutant :
Tu viens donc de décrire les qualités essentielles d’un vrai pigeon de fond ?
Victor :
Exactement. J’ajouterais encore un dos compact mais pas trop large. Certains pigeons ont le dos aussi large que la musculature entre les ailes : à mon sens, ce n’est pas une qualité, mais un défaut d’équilibre, car le poids et la largeur doivent être situés à l’avant, non à l’arrière.
Toutes ces qualités, Robert Willequet les a réunies avec brio grâce à une sélection rigoureuse. C’est pourquoi je crois que tout colombophile désireux d’améliorer l’endurance et la constance de ses pigeons devrait observer attentivement sa méthode. Ses pigeons ne sont peut-être pas des “beaux” au sens du standard de beauté, mais selon le standard sportif, ils sont tout simplement parfaits.
Je terminerai ce dialogue sur les qualités à rechercher pour “créer” le pigeon de fond idéal en te citant un extrait célèbre de la description de la “Peureuse”, championne légendaire des frères De Scheemaecker, classée à dix reprises dans les dix premiers prix entre 700 et 1 100 km.
« Quand je t’avais en mains, que tu étais petite ! Comment as-tu échappé à la mort au sevrage, toi, petit moineau insignifiant qu’on aurait pu négliger !
Tu es restée en vie, et tu t’es révélée la plus forte, la plus résistante parmi des centaines de milliers de pigeons.
Tu étais légère comme une plume, gonflée comme un ballon, et tu n’abandonnais jamais la lutte.
Ton plumage si soyeux te faisait glisser dans l’air, tes ailes souples semblaient ne jamais se fatiguer.
Tes plumes d’extrémité, plates mais d’une flexibilité incroyable, auraient pu être nouées sans se casser.
Et ta “ligne”… ah, cette ligne parfaite ! Dès ton bec mince et ton nez fin, tout respirait la finesse et la santé.
Tes yeux lumineux, pétillants comme des étoiles, ton cou gracieux, ton dos effilé jusqu’à une queue à peine perceptible — tout chez toi incarnait l’équilibre, la légèreté et la perfection du pigeon voyageur. »
Débutant :
Cela me fait penser à Enzo Ferrari, qui disait à ses ingénieurs : « Donnez-moi plus d’aérodynamisme, moins de poids et plus de puissance dans un moteur increvable. »
Victor :
Tu as raison. Et si tu veux un jour te distinguer dans les concours de fond, songe toujours aux pigeons de Robert Willequet… et à la Peureuse !
La prochaine fois, nous parlerons des qualités spécifiques du pigeon de vitesse et de demi-fond.
— Noël De Scheemaecker
[ Source: Article édité par M. Noël De Scheemaecker – Revue PIGEON RIT ]
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