pigeon voyageur la Peureuse et Noel De Scheemaecker
11 décembre 2025 Par admin

Pigeon voyageur : la Peureuse, mémoire du grand fond

pigeon voyageur la Peureuse et Noel De Scheemaecker

Avant-propos — Quand le pigeon voyageur devient mémoire vivante

Dans l’histoire du pigeon voyageur, certaines trajectoires dépassent le simple cadre du résultat sportif. Elles deviennent récit, émotion, transmission. Entre 1954 et 1958, alors que l’Union anversoise connaissait encore ses grandes heures, une petite femelle foncée, marquée d’une plume blanche, se distingua sur les étapes de grand fond. On la surnommait “La Peureuse”. Elle appartenait aux frères De Scheemaecker et, malgré son gabarit discret, elle affrontait des distances que seuls les pigeons voyageurs d’exception peuvent soutenir.

À sept ans, en 1958, elle se classa 31ᵉ sur Périgueux (725 km) et 7ᵉ sur Libourne (800 km). Quelques semaines plus tard, engagée sur Perpignan (950 km), elle ne rentra pas. Cette absence pesa longtemps. Elle pesa sur un homme, un père, un auteur, un amoureux du pigeon voyageur : Noël De Scheemaecker (1909–2002). En 1961, il publia une série de récits sous le nom de sa préférée. Des textes très appréciés, où la colombophilie devenait littérature, et le pigeon voyageur, une métaphore de l’endurance, du mystère et de la fidélité.

Nous reprenons aujourd’hui cette mémoire, non pour la figer, mais pour la transmettre. Car comprendre le pigeon voyageur, c’est aussi comprendre ce lien singulier entre l’homme et l’oiseau, entre l’effort et l’attente, entre la science du vol et l’art du regard.


I. Le pigeon voyageur de grand fond : un athlète de l’extrême

Le grand fond n’est pas une discipline parmi d’autres. Il est l’épreuve ultime du pigeon voyageur. Distances supérieures à 700, 800, parfois 1 000 kilomètres, conditions météorologiques changeantes, fatigue cumulative, orientation mise à l’épreuve : tout concourt à séparer les bons des exceptionnels.

Un pigeon voyageur de grand fond se distingue par :

  • une économie de mouvement remarquable,

  • une résistance nerveuse supérieure,

  • une légèreté fonctionnelle, jamais excessive,

  • une ligne corporelle optimisée pour la pénétration de l’air,

  • et une stabilité mentale qui permet de poursuivre l’effort quand tout incite à renoncer.

“La Peureuse” incarnait cette synthèse. Elle n’était pas “belle” selon les standards figés des concours de beauté. Elle était sportive. Sa beauté relevait de la vitalité, de l’intelligence instinctive, de la tension permanente prête à se convertir en vol.


II. Portrait de la “Peureuse” : quand le regard révèle le pigeon voyageur

Comment brosser le portrait d’un pigeon voyageur sans le réduire à des mensurations ? Noël De Scheemaecker choisit la voie de l’art. À la manière d’un peintre, il chercha à pénétrer le mystère de son sujet.

La “Peureuse” était frêle, élancée, nerveuse. Toujours sur le qui-vive. Ses pattes tendues semblaient prêtes à quitter le sol. Dans le colombier, elle effleurait le plancher plus qu’elle ne s’y appuyait. Cette démarche trahissait une capacité de vol hors norme : même immobile, elle semblait déjà en mouvement.

Ses yeux — petits en apparence, immenses par l’expression — concentraient une richesse de couleurs impossible à fixer. Ils étaient l’éclaboussure d’une santé débordante, l’étincelle d’une intelligence mobile. Chez le pigeon voyageur, l’œil n’est pas un simple organe : c’est un indicateur de tonus nerveux, de lucidité, d’adaptation.

Son plumage était lisse, brillant, d’une intensité révélatrice d’un sang riche. Chez un pigeon voyageur de fond, le plumage n’est jamais décoratif : il est fonctionnel. Il protège, il isole, il favorise la glisse aérienne. La “Peureuse” semblait littéralement glisser dans l’air.


III. La légèreté comme principe fondamental du pigeon voyageur

Noël De Scheemaecker insistait sur un point essentiel : la légèreté. Non pas la maigreur, mais l’absence de surcharge inutile. La “Peureuse” mangeait peu. Elle était gonflée comme un ballon, mais sans excès. Son ventre ne trahissait aucune accumulation superflue.

Dans le pigeon voyageur, le poids n’est pas une fatalité génétique ; il est souvent le résultat d’une gestion alimentaire inadéquate. Un excès de graisse abdominale pénalise l’endurance, ralentit la récupération, altère la thermorégulation. La “Peureuse” rappelait que la performance durable passe par la sobriété maîtrisée.


IV. L’aile du pigeon voyageur : souplesse avant puissance

Ses ailes n’étaient pas spectaculaires par leur largeur, mais par leur souplesse. Les extrémités des plumes, plates mais incroyablement flexibles, semblaient indestructibles. Elles se balançaient au corps comme des rames dans leurs dames de nage.

Chez le pigeon voyageur de grand fond, la souplesse de l’aile est un atout majeur. Elle permet :

  • une adaptation fine aux courants d’air,

  • une réduction de la fatigue musculaire,

  • une économie d’énergie sur la durée.

La puissance brute fatigue. La souplesse dure.


V. La ligne idéale : aérodynamisme et harmonie

La “ligne” — ce mot revient comme une obsession chez les grands observateurs du pigeon voyageur. Tout commence au bec : fin, net, sans lourdeur. Le nez mince est un atout pour la pénétration de l’air sur de longues distances. La petite bosse entre les yeux donnait à la “Peureuse” un air à la fois intelligent et sympathique.

Le cou, très mince sous le bec, témoignait d’une grande santé. Les épaules, légèrement larges, donnaient du port, sans jamais alourdir l’ensemble. Le dos était droit, effilé vers l’arrière, au point qu’on ne percevait jamais la jonction avec la queue — rareté absolue chez le pigeon voyageur.

Cette harmonie globale n’était pas esthétique au sens académique ; elle était fonctionnelle. Chaque détail servait le vol.


VI. Le tempérament du pigeon voyageur : peur, vigilance et survie

Pourquoi “La Peureuse” ? Parce que la peur n’est pas toujours une faiblesse. Chez certains pigeons voyageurs, elle devient un mécanisme de survie. Petite au sevrage, insignifiante aux yeux des prédateurs, elle échappa peut-être à la mort grâce à cette prudence instinctive.

La peur, ici, cachait le mystère. Et le mystère attire. Elle se tenait hors de portée des mains, évitant les manipulations inutiles. Pourtant, elle survécut. Mieux : elle devint l’une des plus résistantes parmi des centaines de milliers de pigeons voyageurs.


VII. Le pigeon voyageur et la main de l’homme : une relation tactile

Chaque fois que Noël De Scheemaecker prenait la “Peureuse” en main, il ressentait une sensation exquise. Le plumage soyeux caressait la peau. Ces instants créaient un lien intime, presque silencieux.

Le pigeon voyageur n’est pas qu’un athlète mesurable. Il est aussi un être sensible, réactif, capable de créer une relation subtile avec celui qui le soigne, l’observe et l’attend. Cette dimension humaine est souvent absente des analyses techniques, mais elle fait partie intégrante du sport colombophile.


VIII. Art et colombophilie : quand le pigeon voyageur devient œuvre

Comparer l’écriture au geste de Cézanne n’est pas un hasard. Le peintre déchirait ses toiles, insatisfait de ne pas atteindre la perfection qu’il percevait dans la nature. De Scheemaecker ressentait la même frustration en tentant de décrire sa “Peureuse”.

C’est le drame de l’artiste, mais aussi celui du colombophile passionné : savoir que l’objet de l’amour ne sera jamais totalement restitué. Et pourtant, c’est précisément cette imperfection qui rend l’amour durable, presque éternel.


IX. Transmission et héritage du pigeon voyageur

En publiant ces récits en 1961, Noël De Scheemaecker ne cherchait pas la nostalgie. Il cherchait la transmission. Transmettre une manière de voir le pigeon voyageur, de le respecter, de l’observer au-delà des palmarès.

Aujourd’hui encore, ces textes résonnent. Ils rappellent que le pigeon voyageur n’est pas un simple numéro de bague, mais une somme de sensations, de décisions biologiques, d’instincts et de hasards.


X. Ce que la “Peureuse” enseigne au colombophile moderne

À l’heure des données, des chronos électroniques et des programmes sophistiqués, la “Peureuse” nous enseigne des principes intemporels :

  • privilégier l’harmonie à la démesure,

  • respecter la légèreté naturelle du pigeon voyageur,

  • valoriser la souplesse et l’endurance,

  • comprendre que le mental est aussi important que le physique,

  • accepter que certaines pertes resteront inexpliquées.

Le grand fond reste une discipline d’humilité. Malgré la science, malgré l’expérience, le pigeon voyageur conserve sa part de mystère.


Conclusion — Le pigeon voyageur, entre raison et éternité

Lorsque la “Peureuse” ne rentra pas de Perpignan, l’attente dura des mois. En vain. Mais de cette absence naquit une œuvre. Une mémoire. Un témoignage d’amour et de respect pour le pigeon voyageur.

Perdre un être cher, écrivait Noël De Scheemaecker, c’est surtout perdre ses yeux. Pourtant, à travers ces mots, ces yeux continuent de nous regarder. Et tant que le pigeon voyageur inspirera de tels récits, la colombophilie restera plus qu’un sport : un art de vivre, fait de patience, d’observation et d’émotion durable.

La Peureuse (à suivre)


[ Source: Article édité par M. Noël De Scheemaecker – Revue PIGEON RIT ] 

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