Faucon pèlerin et pigeon voyageur : limiter les pertes

Le pigeon voyageur est un athlète d’orientation, d’endurance et de régularité. Pourtant, malgré une préparation rigoureuse, des conditions météorologiques idéales et des distances modestes, de nombreux colombophiles constatent des retours catastrophiques lors des entraînements. Des pigeons lâchés à moins de 70 kilomètres mettent parfois plusieurs heures, voire plusieurs jours à rentrer. Les arrivées sont décousues, solitaires, anormalement étalées dans le temps. Et trop souvent, un ou plusieurs pigeons manquent définitivement à l’appel ou reviennent grièvement mutilés.
Ce phénomène est désormais bien connu des colombophiles vivant dans les régions où le faucon pèlerin est présent toute l’année. Il touche indistinctement les débutants comme les joueurs confirmés, et il survient même lorsque toutes les règles classiques de prudence ont été respectées : météo stable, ciel dégagé, températures modérées, vent faible ou nul. Plus troublant encore, deux lâchers réalisés le même jour, parfois à quelques minutes d’intervalle et sur le même parcours, peuvent connaître des destins radicalement opposés : un groupe rentre groupé à vitesse normale (≥ 1000 m/min), l’autre est littéralement disloqué.
Il ne fait aujourd’hui plus guère de doute que l’attaque du faucon pèlerin constitue l’un des facteurs majeurs de désorganisation du vol du pigeon voyageur, bien plus encore que la météo ou la distance sur certaines zones géographiques. Le stress extrême provoqué par une attaque autour du colombier lors des volées quotidiennes suffit à s’en convaincre. En situation réelle, lors d’un vol de retour, les conséquences sont amplifiées : la volée éclate, les pigeons paniquent, plongent vers le sol, cherchent désespérément un abri, pénètrent parfois dans des habitations, des granges ou des hangars. Une fois à couvert, ils peuvent rester prostrés pendant des heures, voire toute une nuit, dans un état de sidération manifeste.
Face à ce constat, une question centrale s’impose : peut-on identifier des facteurs objectifs qui influencent le comportement du prédateur et le risque d’attaque sur le pigeon voyageur ?
C’est précisément l’objectif de l’étude présentée ici.
Objectif de l’étude : réduire les pertes à l’entraînement du pigeon voyageur
Afin de limiter les pertes et de mieux comprendre les mécanismes de prédation, une étude observationnelle a été menée sur trois années consécutives, portant sur 33 entraînements de pigeons voyageurs. L’objectif n’était pas de théoriser la prédation, mais bien d’en analyser les manifestations concrètes sur le terrain, dans un environnement fortement exposé au faucon pèlerin.
Deux paramètres principaux ont été étudiés :
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La taille du groupe de pigeons voyageurs lâchés
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L’heure du lâcher
Ces deux facteurs sont parmi les plus souvent évoqués par les colombophiles lorsqu’il s’agit d’expliquer des retours difficiles ou des pertes inexpliquées. L’étude visait donc à vérifier si ces intuitions correspondaient réellement à des tendances observables.
A. Méthodes et cadre de l’étude
1. Localisation du colombier et environnement géographique
Le colombier étudié est situé dans les contreforts de la Chartreuse, à une altitude d’environ 500 mètres, dans une zone entourée de sommets compris entre 800 et 1 200 mètres. Ce relief est particulièrement favorable à la présence du faucon pèlerin, qui affectionne les zones escarpées offrant des perchoirs élevés et une large visibilité.
Les entraînements du pigeon voyageur ont été réalisés sur une ligne Ouest – Sud-Ouest, avec une direction moyenne Valence – Drôme, sur des distances comprises entre 6 et 70 kilomètres. Il s’agit donc exclusivement de distances d’entraînement, et non de concours.
2. Conditions météorologiques
La quasi-totalité des lâchers ont été effectués :
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Par beau temps
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Avec soleil visible
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Sans pluie
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Avec vent nul ou modéré
Les entraînements ont eu lieu aux mois de mars, avril, juillet et août. Les mois de mai et juin sont volontairement peu représentés, car ils correspondent à la période des concours et surtout à la saison de reproduction des rapaces, durant laquelle leur comportement est sensiblement différent. Les résultats présentés ici ne peuvent donc être extrapolés sans précaution à ces deux mois spécifiques. Une étude complémentaire serait nécessaire pour tirer des conclusions définitives sur cette période.
3. Définition d’une attaque sur le pigeon voyageur
Un entraînement est considéré comme non attaqué lorsque l’ensemble des pigeons voyageurs rentrent groupés, dans un laps de temps cohérent avec la distance parcourue.
L’absence ponctuelle d’un pigeon n’est pas automatiquement considérée comme une preuve d’attaque. En revanche, une attaque est clairement identifiée lorsque :
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Les retours sont très étalés dans le temps
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Certains pigeons rentrent plusieurs heures plus tard
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D’autres ne rentrent que le lendemain
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Le groupe initial est manifestement désorganisé
Ces signatures comportementales sont suffisamment caractéristiques pour distinguer une attaque de rapace d’un simple incident individuel.
B. Taille du groupe et risque d’attaque du pigeon voyageur
1. Hypothèse initiale
Une idée largement répandue chez les colombophiles est que plus le groupe de pigeons voyageurs est important, plus il est visible de loin, et donc plus il attire l’attention du faucon pèlerin. Cette hypothèse semble logique d’un point de vue intuitif : une masse en mouvement dans le ciel paraît plus repérable qu’un petit groupe.
2. Répartition des effectifs étudiés
Sur les 33 lâchers analysés, la répartition des tailles de groupes est la suivante :
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Moins de 5 pigeons : 10 lâchers
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6 à 10 pigeons : 6 lâchers
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11 à 15 pigeons : 9 lâchers
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16 à 20 pigeons : 5 lâchers
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Plus de 21 pigeons : 3 lâchers
Cette diversité permettait de comparer objectivement l’impact de la taille du groupe sur la fréquence des attaques.
3. Résultats observés
Les résultats sont sans appel : la taille du groupe de pigeons voyageurs n’a pas d’influence significative sur la probabilité d’attaque par le faucon pèlerin.
Des attaques ont été observées aussi bien sur de très petits groupes que sur des groupes importants. À l’inverse, certains lâchers massifs se sont déroulés sans le moindre incident.
4. Analyse éthologique du comportement du prédateur
Ce résultat, surprenant à première vue, peut s’expliquer par deux mécanismes biologiques bien connus :
a) Opportunisme du faucon pèlerin
Les proies naturelles du faucon pèlerin ne se déplacent généralement pas en bande. Le rapace est donc programmé pour saisir toute opportunité, indépendamment du nombre de proies disponibles. Dès lors qu’un vol de pigeons voyageurs traverse son territoire de chasse, il tente une attaque.
b) Effet de dilution et baisse du taux de succès
Lorsque le groupe est important, le faucon pèlerin doit choisir une cible précise. Cette hésitation réduit son taux de succès, un phénomène bien documenté en éthologie et à l’origine du grégarisme chez de nombreuses espèces proies. Ce mécanisme compense largement la meilleure visibilité du groupe.
5. Conséquences pratiques pour le colombophile
Ces résultats permettent d’affirmer clairement qu’il est inutile de fractionner les entraînements du pigeon voyageur sur plusieurs jours dans l’unique but d’éviter les rapaces. Cette stratégie n’apporte aucune garantie supplémentaire.
En revanche, une question reste ouverte et mériterait une étude spécifique :
👉 Que se passe-t-il lorsque plusieurs petits groupes sont lâchés successivement le même jour ?
Cette pratique pourrait-elle permettre de protéger les meilleurs sujets en les lâchant en dernier ? À ce jour, aucune conclusion définitive ne peut être tirée.
C. Heure du lâcher et prédation du pigeon voyageur
1. Un facteur déterminant
Contrairement à la taille du groupe, l’heure du lâcher apparaît comme un facteur déterminant dans le risque de prédation. Les entraînements analysés ont été réalisés entre 7 h 00 et 12 h 30, ce qui permet d’observer une tendance claire.
2. Résultats observés
Les attaques de faucon pèlerin sont nettement plus fréquentes lors des lâchers matinaux, en particulier tôt le matin. À mesure que la journée avance, le nombre d’attaques diminue sensiblement, même si elles ne disparaissent jamais totalement.
3. Explication comportementale
L’explication la plus probable réside dans le rythme alimentaire du rapace. Le faucon pèlerin chasse activement dès le lever du soleil afin d’assurer son apport énergétique quotidien. Une fois sa proie capturée et consommée, son agressivité décroît, et son activité de chasse se réduit.
4. Conflit entre deux logiques colombophiles
De nombreux colombophiles privilégient les lâchers très matinaux, notamment en été, car :
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Le pigeon voyageur vole mieux à la fraîche
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Le risque de coup de chaleur est limité
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Les conditions aérologiques sont souvent plus stables
Cependant, l’étude montre clairement que le risque rapace peut être bien plus délétère que le risque thermique, surtout sur les distances courtes et moyennes.
5. Recommandations pratiques
Dans les régions fortement exposées au faucon pèlerin, il peut être préférable de lâcher plus tard dans la matinée, voire autour de midi, en particulier pour :
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Les entraînements
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Les concours de vitesse
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Le petit demi-fond
Pour le grand demi-fond et le fond, le compromis est plus délicat. Le risque rapace existe toujours, mais il doit être mis en balance avec le risque de chaleur excessive si le pigeon voyageur débute son effort en pleine journée.
D. Conclusion générale : décider au cas par cas pour protéger le pigeon voyageur
Il est fondamental de rappeler que les faucons pèlerins ne sont pas des “coucous suisses” réglés sur une horloge parfaite. Il n’est pas rare d’en observer chassant en plein milieu de la journée, y compris après plusieurs heures d’ensoleillement.
De nombreux paramètres secondaires entrent également en jeu, notamment la météo des jours précédant le lâcher. Le premier jour de beau temps après une période prolongée de pluie est particulièrement dangereux pour le pigeon voyageur : les rapaces sont alors souvent affamés et se montrent agressifs tout au long de la journée.
En définitive, le choix de l’heure du lâcher du pigeon voyageur doit résulter d’un compromis raisonné, intégrant :
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Le risque rapace local
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La météo immédiate et passée
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La distance à parcourir
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La période de la saison
Il n’existe pas de règle universelle. Chaque colombophile doit apprendre à lire son environnement et à adapter ses décisions au cas par cas, sous peine de subir des pertes injustifiées qui compromettent à la fois la saison sportive et la sélection à long terme.
Comprendre le comportement du prédateur, c’est aujourd’hui une compétence indispensable pour qui souhaite pratiquer la colombophilie moderne de manière responsable et durable.
[ Source: Article édité par Dr. Christophe Arnoult – chargé de recherche au CNRS – Revue PIGEON RIT ]

